Cours du 5 mars 2009

Dans cet extrait d’un ouvrage de Claude Hagège, précisez la nature et la fonction de chaque mot ou syntagme numéroté.

 

Les amants des langues, inspirés par un attachement passionné aux mots, expressions de leur identité (1-2), sont souvent conduits à intervenir directement sur le destin de ce qu’ils aiment. Dans toutes les langues d’Europe, à divers moments de leur histoire, les moyens d’expression ont été renouvelés, afin de répondre aux besoins suscités par des techniques, des conceptions ou des pratiques qui venaient d’apparaître (3). Cette vaste entreprise est tantôt spontanée, tantôt confiée à des experts, sans que ces deux modalités s’excluent nécessairement. Les hommes qui prennent spontanément la charge du destin de leur langue sont des écrivains, des philologues, des folkloristes épris de diversité dialectale (4), ou simplement des patriotes sans qualification professionnelle (5), qui n’ont d’autre mobile que l’attachement au parler maternel (6). Ceux que l’Etat investit officiellement du soin de la langue sont des spécialistes : linguistes, grammairiens, représentants de diverses  disciplines dont la terminologie est en voie d’adaptation à de nouvelles exigences (7). Ils se constituent en commissions d’experts, et leurs décisions revêtent force de loi, bien que les interventions d’individus non mandatés, mais qualifiés et sachant convaincre, n’aient pas moins de portée. Cette action par les deux voies privée et publique couvre bien des domaines : normalisation, c’est-à-dire choix d’un dialecte qui sera réputé norme officielle, dans les nombreux cas où plusieurs sont en concurrence ; fixation d’une forme littéraire, correspondant, le plus souvent, à cette norme supradialectale ; édification néologique, à savoir choix et adoption de termes nouveaux dans des domaines très divers (sciences, industrie, droit, médecine, vie économique et politique, etc. ) ; législation du bilinguisme ou, quand il y a lieu, du plurilinguisme ; dispositions scolaires ; réforme ou, le cas échéant, création d’une écriture (8). Un trait remarquable ici est que l’Europe, où l’orthographe est depuis longtemps, et dans bien des pays, l’objet de soins constants, est le seul continent dont toutes les langues aient une forme écrite, ou du moins l’aient eu, si l’on compte celles qui ne donnent plus lieu aujourd’hui qu’à une littérature orale (sur tous ces points et ceux qui suivent, on trouvera plus de détails dans une autre publication : Hagège, 1983).

De tous ces domaines, le plus intéressant pour notre propos est la néologie. Pour créer des termes nouveaux, qui deviendront des mots si le consensus des usagers les accrédite, la voie principale est l’emprunt. Comme on l’a rappelé plus haut, les langues du continent ont toutes puisé, directement ou indirectement, au fonds gréco-latin, facteur de cohésion, terreau nourricier de la culture européenne (9). Même le letton, qui appartient au monde balte, assez éloigné du monde roman (10), est friand de mots internationaux dérivés de racines latines (11). L’emprunt peut soit introduire sans modification le terme emprunté, soit le traiter par adaptation à la phonétique de la langue d’accueil. On note souvent, à l’égard de l’emprunt, une attitude nationaliste de rejet : les réformateurs préfèrent alors recourir à des racines locales, ou à des associations de ces racines en mots composés immédiatement analysables pour la plupart des usagers (12): ainsi s’opposent l’opacité mondialiste des mots importés et la transparence nationaliste des mots autochtones (13): ce dernier choix est illustré par l’allemand Fernsprecher (« loin + parleur »), préféré aux deux racines grecques su mot Telephon (14), qui produisent le même sens. La solution nationaliste paraît avantageuse, donnant des termes diaphanes. Pourtant, son inconvénient est évident : un terme que l’on rapporte facilement à des racines connues éveille des associations qui peuvent altérer le sens requis ; alors qu’un terme international opaque, précisément parce qu’il n’est pas lesté de ces références locales, est un instrument adéquat : démotivé (15), il peut s’appliquer à un objet ou à un concept précis. Cependant, la solution nationaliste apparaît comme plus démocratique, du fait qu’elle rend le terme nouveau compréhensible à tout usager ordinaire qui ne connaît pas le latin, le grec ou l’anglais (16). Et dans certains cas, ce sont les propriétés de la langue d’accueil, plus que les tentations chauvines, qui justifient le choix nationaliste : ainsi, l’islandais et le finnois se trouvent posséder, chacun sous une forme distincte, une structure syllabique et un système de sons tels que les termes internationaux y seraient défigurés.

Mais même lorsque ces contraintes n’existent pas, les réformateurs de nombreuses langues adoptent une attitude nationaliste, limitant l’emprunt et lui préférant le recours aux racines locales. Tel est le cas pour le tchèque, le hongrois, le lituanien, le letton, le grec moderne. Parfois même, une inspiration purificatrice conduit à chasser les emprunts que des circonstances particulières ont accumulés. Tel fut le choix officiel dans les Etats balkaniques, comme on verra plus bas, ainsi que dans certains des lieux nombreux de la Slovénie à la Lettonie en passant par la Bohême, la Slovaquie et la Suède, où l’allemand depuis le Moyen Âge, a pénétré la langue comme il a pénétré, dans le sillage d’un vaste mouvement de conquête, les classes privilégiées de la société.

L’emprunt n’est pas le seul procédé néologique, si important qu’il soit. On recourt également au calque, aux moyens internes produisant des mots composés et des mots dérivés, ou encore à l’extension de sens, appliquée à un mot déjà existant dans le fonds autochtone. De ces procédés, le premier peut être retenu ici comme illustration de la manière variable dont est vécu le rapport à la langue. Un mot-calque est celui que l’on forme en décalquant un mot étranger à l’aide d’éléments constituants qui, eux, sont autochtones (17), chacun étant  la traduction de l’un des éléments constituants du terme étranger. Autrement dit, la structure est importée, mais le matériau est local.

Ainsi, dès l’époque classique, la traduction d’ouvrages français, allemands et anglais, dont bien des termes étaient eux-mêmes calqués sur le latin ou le grec, a introduit en russe, à côté d’emprunts directs (amfiteatr, atmosfera, formula, instrument, etc.), de nombreux calques, qui en font une langue slave occidentalisée. On relève, par exemple, pred-rassudok, so-derzat’, calqués, respectivement, sur pré-jugé et sur con-tenir, ainsi que bien d’autres mots, contemporains d’une époque d’affectation francomane que tempéraient en quelque mesure au milieu du XVIIIe siècle, les recommandations du célèbre poète et grammairien Lomonossov (18). Quand, vers le milieu du XIXe siècle, l’idéalisme allemand commença d’intéresser la société cultivée en Russie, alors apparurent, notamment dans le lexique savant, de nouveaux calques, tels que miro-voz-zrenie, sur Welt-an-schauung, soit « vision du monde ». Tous les phénomènes présentés ci-dessus établissent clairement que le recours aux calques, comme l’attitude adoptée dans le débat sur l’emprunt, sont des indices du degré d’attachement nationaliste des usagers à l’égard de leur langue (19).

 

Hagège, C., Le souffle de la langue, Paris,

Odile Jacob, 1992, pp. 179-182.

 

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