Textes pour le cours du 30 octobre

Dans cet extrait d’un ouvrage d’Alain Rey, précisez la nature et la fonction de chaque mot ou syntagme numéroté.

 

 

On énumère traditionnellement, parmi les facteurs de latinisation (1), le rôle des voies de communication et des villes, l’impact de la vie culturelle et la christianisation, trois éléments auxquels on a d’ailleurs donné trop d’importance (2), selon J. Herman.

Les villes réunissent certes (3) des marchés où les échanges se font dans un latin souvent simplifié et composite ; les thermes, les théâtres, les écoles et les temples sont autant d’agréments essentiels à la  vie civilisée pour le personnel administratif en poste (4)et attirent la population gauloise dans l’orbite romaine, mais de manière générale, il est trop schématique d’affirmer que le latin a essaimé du sud vers le nord, et de la ville vers la campagne (5). Le latin s’est diffusé à partir de bases locales établies à la fois dans les nouvelles agglomérations et dans les villae (fermes) de type romain. Cette diffusion, à l’œuvre dès les premières décennies de la conquête, s’est faite au contact de marchands, de soldats, de fonctionnaires et d’esclaves au gré de leurs déplacements.

Quant aux facteurs culturels et scolaires, ils ne concernent que l’élite de la population et non la masse des locuteurs (6). L’éducation de cette élite gauloise était, avant la conquête, assurée par les druides (7). Pomponius Mela, l’auteur du plus ancien ouvrage latin de géographie qui nous soit parvenu (8), nous (9) décrit encore, au milieu  du Ier siècle après J.-C., les druides poursuivant leur enseignement en cachette (10): « Ceux-ci (11) [les druides] déclarent connaître la grandeur et la forme de la Terre et du Monde, les mouvements du ciel ainsi que la volonté des dieux. Ils enseignent à l’élite de leur peuple (12) [nobilissimos] quantité de choses (13), en secret et pendant longtemps (vingt années), soit dans une grotte, soit dans des vallons écartés. » Mais ce système, ne correspondant plus à la civilisation nouvelle (14), dut disparaître. Désormais, l’éducation fut assurée par des maîtres, souvent d’origine grecque.

César se fit livrer des fils de notables gaulois qu’il envoya de force étudier à Marseille ou à Rome (15). C’est dire l’importance de l’école dans le processus de romanisation de l’élite. On sait par Tacite que l’école d’Autun, créée vers 10 av. J.-C., était fréquentée sous le règne de Tibère, en 21, par « les fils des plus grands personnages des Trois Gaules » (16). Outre Marseille, plusieurs autres ville possèdent des écoles moins importantes comme Lyon, Vienne, Arles, Toulouse, Limoges, et, plus au nord, Reims et Trèves. Sous le règne de Caligula, des concours d’éloquence sont organisés à Lyon. Sous Claude, des Gaulois enseignent les belles lettres dans les écoles qui s’ouvrent en Bretagne (17). Il y a donc (18) incontestablement une assimilation de la culture gréco-latine par les membres les plus éminents de la société gauloise (19), mais son impact sur les pratiques langagières des masses fut sans doute (20) extrêmement limité.

Enfin, on affirme l’ordinaire que la christianisation de la Gaule, en particulier dans les campagnes à partir de la fin du IVe  siècle, porta le coup de grâce au gaulois : l’association du latin au nouveau culte aurait imposé la langue des Romains, alors que le gaulois, associé à des pratiques païennes (21), aurait été rejeté. Le raisonnement complémentaire, moins souvent tenu, est tout aussi valable (22) : la rapidité de la christianisation des campagnes s’expliquerait alors par le fait qu’on y parlait ou du moins qu’on y comprenait déjà le latin, ce qui aurait facilité grandement la pénétration de la nouvelle foi (23).

La « paix romaine » (pax romana), période de paix qui se prolongea de la conquête jusqu’à la fin du IIe  siècle (24), rendit la romanisation irréversible (25). Profitant surtout aux classes supérieures et moyennes de la population gauloise, cette paix favorisa la croissance démographique (26) et généralisa l’emploi de l’écrit. Cependant (27), la pression des Goths le long du Danube et celle (28) des Parthes en Orient  accentuent l’instabilité de l’Empire romain (29) et inaugurent ce qu’on nomme la « crise du IIIe siècle », une période de troubles politiques et économiques qui dura environ 90 ans, de l’assassinat de Commode (192) à l’arrivée au pouvoir de Dioclétien (284) (30). Pendant près d’un siècle, les armées firent et défirent les empereurs, à la recherche d’un chef à la fois capable d’enrichir ses soldats et de les mener à la victoire (31).

La Gaule fut en première ligne, car cette « crise du IIIe siècle » fut surtout la crise du limes (32). En 235, des peuples Suèves formant la ligue de « tous les hommes », les Alamans (Alemani) (33), détruisent le camp romain de Strasbourg (34). A  partir du milieu du IIIe siècle, le rassemblement de grandes armées pour lutter contre les Goths et les Parthes provoque régulièrement le départ des légions en charge du limes, toujours suivi d’incursions de la part des Alamans ou des Francs (35), ces derniers formant une ligue de Germains occidentaux (36-37). Les années 250-275 sont les plus terribles. Le territoire situé entre le Rhin et le limes est abandonné aux Alamans qui parcourent le pays à la recherche de butin. En 258, un groupe de Francs traverse la Gaule pour aller s’installer en Afrique du Nord, tandis que d’autres continuent à ravager la Gaule. Les sources font état d’une soixantaine de villes détruites pendant cette période. Les victoires de l’empereur Probus (276-282) sur les Alamans et sur les Francs rétablissent enfin la paix.

La crise du IIIe siècle peut être considérée comme un facteur positif du point de vue de la latinisation, car le brassage de population profita le plus souvent au latin. Avec les mouvements de troupes et les invasions germaniques, apparaissent des étrangers dont la langue maternelle n’est ni le latin ni le gaulois (38). Qu’il s’agisse de soldats de troupes auxiliaires d’origine orientale, d’esclaves importés ou des membres de ligues germaniques (39), leur seul moyen de communiquer avec la population autochtone est d’utiliser le latin (40). Contrairement aux facteurs de latinisation très graduels évoqués jusqu’ici, la crise provoque une brusque accélération de l’implantation du latin.

 

Rey, A., (dir.), Mille ans de langue française,

Paris, Perrin, 2007, pp. 26-29.

 

Dans cet extrait d’un ouvrage de Claude Hagège, précisez la nature et la fonction de chaque mot ou syntagme numéroté.

 

Les amants des langues, inspirés par un attachement passionné aux mots, expressions de leur identité (1-2), sont souvent conduits à intervenir directement sur le destin de ce qu’ils aiment. Dans toutes les langues d’Europe, à divers moments de leur histoire, les moyens d’expression ont été renouvelés, afin de répondre aux besoins suscités par des techniques, des conceptions ou des pratiques qui venaient d’apparaître (3). Cette vaste entreprise est tantôt spontanée, tantôt confiée à des experts, sans que ces deux modalités s’excluent nécessairement. Les hommes qui prennent spontanément la charge du destin de leur langue sont des écrivains, des philologues, des folkloristes épris de diversité dialectale (4), ou simplement des patriotes sans qualification professionnelle (5), qui n’ont d’autre mobile que l’attachement au parler maternel (6). Ceux qui l’Etat investit officiellement du soin de la langue sont des spécialistes : linguistes, grammairiens, représentants de diverses  disciplines dont la terminologie est en voie d’adaptation à de nouvelles exigences (7). Ils se constituent en commissions d’experts, et leurs décisions revêtent force de loi, bien que les interventions d’individus non mandatés, mais qualifiés et sachant convaincre, n’aient pas moins de portée. Cette action par les deux voies privée et publique couvre bien des domaines : normalisation, c’est-à-dire choix d’un dialecte qui sera réputé norme officielle, dans les nombreux cas où plusieurs sont en concurrence ; fixation d’une forme littéraire, correspondant, le plus souvent, à cette norme supradialectale ; édification néologique, à savoir choix et adoption de termes nouveaux dans des domaines très divers (sciences, industrie, droit, médecine, vie économique et politique, etc. ) ; législation du bilinguisme ou, quand il y a lieu, du plurilinguisme ; dispositions scolaires ; réforme ou, le cas échéant, création d’une écriture (8). Un trait remarquable ici est que l’Europe, où l’orthographe est depuis longtemps, et dans bien des pays, l’objet de soins constants, est le seul continent dont toutes les langues aient une forme écrite, ou du moins l’aient eu, si l’on compte celles qui ne donnent plus lieu aujourd’hui qu’à une littérature orale (sur tous ces points et ceux qui suivent, on trouvera plus de détails dans une autre publication : Hagège, 1983).

De tous ces domaines, le plus intéressant pour notre propos est la néologie. Pour créer des termes nouveaux, qui deviendront des mots si le consensus des usagers les accrédite, la voie principale est l’emprunt. Comme on l’a rappelé plus haut, les langues du continent ont toutes puisé, directement ou indirectement, au fonds gréco-latin, facteur de cohésion, terreau nourricier de la culture européenne (9). Même le letton, qui appartient au monde balte, assez éloigné du monde roman (10), est friand de mots internationaux dérivés de racines latines (11). L’emprunt peut soit introduire sans modification le terme emprunté, soit le traiter par adaptation à la phonétique de la langue d’accueil. On note souvent, à l’égard de l’emprunt, une attitude nationaliste de rejet : les réformateurs préfèrent alors recourir à des racines locales, ou à des associations de ces racines en mots composés immédiatement analysables pour la plupart des usagers (12): ainsi s’opposent l’opacité mondialiste des mots importés et la transparence nationaliste des mots autochtones (13): ce dernier choix est illustré par l’allemand Fernsprecher (« loin + parleur »), préféré aux deux racines grecques su mot Telephon (14), qui produisent le même sens. La solution nationaliste paraît avantageuse, donnant des termes diaphanes. Pourtant, son inconvénient est évident : un terme que l’on rapporte facilement à des racines connues éveille des associations qui peuvent altérer le sens requis ; alors qu’un terme international opaque, précisément parce qu’il n’est pas lesté de ces références locales, est un instrument adéquat : démotivé (15), il peut s’appliquer à un objet ou à un concept précis. Cependant, la solution nationaliste apparaît comme plus démocratique, du fait qu’elle rend le terme nouveau compréhensible à tout usager ordinaire qui ne connaît pas le latin, le grec ou l’anglais (16). Et dans certains cas, ce sont les propriétés de la langue d’accueil, plus que les tentations chauvines, qui justifient le choix nationaliste : ainsi, l’islandais et le finnois se trouvent posséder, chacun sous une forme distincte, une structure syllabique et un système de sons tels que les termes internationaux y seraient défigurés.

Mais même lorsque ces contraintes n’existent pas, les réformateurs de nombreuses langues adoptent une attitude nationaliste, limitant l’emprunt et lui préférant le recours aux racines locales. Tel est le cas pour le tchèque, le hongrois, le lituanien, le letton, le grec moderne. Parfois même, une inspiration purificatrice conduit à chasser les emprunts que des circonstances particulières ont accumulés. Tel fut le choix officiel dans les Etats balkaniques, comme on verra plus bas, ainsi que dans certains des lieux nombreux de la Slovénie à la Lettonie en passant par la Bohême, la Slovaquie et la Suède, où l’allemand depuis le Moyen Âge, a pénétré la langue comme il a pénétré, dans le sillage d’un vaste mouvement de conquête, les classes privilégiées de la société.

L’emprunt n’est pas le seul procédé néologique, si important qu’il soit. On recourt également au calque, aux moyens internes produisant des mots composés et des mots dérivés, ou encore à l’extension de sens, appliquée à un mot déjà existant dans le fonds autochtone. De ces procédés, le premier peut être retenu ici comme illustration de la manière variable dont est vécu le rapport à la langue. Un mot-calque est celui que l’on forme en décalquant un mot étranger à l’aide d’éléments constituants qui, eux, sont autochtones (17), chacun étant  la traduction de l’un des éléments constituants du terme étranger. Autrement dit, la structure est importée, mais le matériau est local.

Ainsi, dès l’époque classique, la traduction d’ouvrages français, allemands et anglais, dont bien des termes étaient eux-mêmes calqués sur le latin ou le grec, a introduit en russe, à côté d’emprunts directs (amfiteatr, atmosfera, formula, instrument, etc.), de nombreux calques, qui en font une langue slave occidentalisée. On relève, par exemple, pred-rassudok, so-derzat’, calqués, respectivement, sur pré-jugé et sur con-tenir, ainsi que bien d’autres mots, contemporains d’une époque d’affectation francomane que tempéraient en quelque mesure au milieu du XVIIIe siècle, les recommandations du célèbre poète et grammairien Lomonossov (18). Quand, vers le milieu du XIXe siècle, l’idéalisme allemand commença d’intéresser la société cultivée en Russie, alors apparurent, notamment dans le lexique savant, de nouveaux calques, tels que miro-voz-zrenie, sur Welt-an-schauung, soit « vision du monde ». Tous les phénomènes présentés ci-dessus établissent clairement que le recours aux calques, comme l’attitude adoptée dans le débat sur l’emprunt, sont des indices du degré d’attachement nationaliste des usagers à l’égard de leur langue (19).

 

Hagège, C., Le souffle de la langue, Paris, Odile Jacob, 1992, pp. 179-182.

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